Entre urbanisme et circulation, Bordeaux s’enlaidit

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On surnomme Bordeaux « la belle endormie ». En vingt ans, sous l’impulsion de son maire Alain Juppé, le paysage urbain s’est indéniablement embelli. Néanmoins, depuis quelques années, cette belle dynamique est mise à mal par des choix municipaux douteux. 

 

Une ceinture de laideur autour du centre-ville

Depuis l’arrivée de la LGV, le prix du mètre carré a explosé, faisant de Bordeaux la deuxième ville la plus chère de France derrière Paris. Certains accusent d’ailleurs les Parisiens fuyant la capitale d’être à l’origine de cette flambée immobilière. Quoi qu’il en soit, le Parisien, tout comme le Bordelais, n’est pas cinglé : il préfère investir et habiter aux Chartrons ou à Saint-Paul, plutôt que dans les nouveaux quartiers sordides et fragiles comme Ginko ou à proximité de la Cité du Vin. Au dernier étage de celle-ci, les curieux peuvent constater l’ampleur des dégâts : une skyline de laideur rue Achard et au-delà. Quant aux Bassins à flot, la rue Lucien Faure rappelle davantage Le Corbusier que Neimeyer.

 

Et le chantier de la ZAC (zone d’aménagement…concerté) Bastide Niel ? L’immense futur quartier en construction n’augure rien de folichon. Il sera dans la lignée des immeubles impersonnels de l’avenue Thiers construits au cours de la dernière décennie et défigurera à jamais la rive droite de Bordeaux. Un quartier Mériadeck bis…

 

Dans cette affaire, le plus choquant reste l’annexion d’une partie des locaux et de l’espace exploités jusqu’alors par Darwin Écosystème. Certes, ces bâtiments ont été loués à Darwin Écosystème par Bordeaux Métropole. Néanmoins, cet espace est devenu un lieu vivant fort apprécié des Bordelais. Et le lieu de lancement du Climax Festival, festival de musique mais surtout événement écologique majeur. Par conséquent, la municipalité aurait pu sonder les Bordelais au préalable avant de livrer en pâture cet espace aux promoteurs. Et la réponse aurait été sans doute de laisser Darwin tel quel, théorie de l’évolution ou pas.

Même dans le centre-ville historique, on peut sérieusement s’interroger sur la volonté réelle de la mairie de satisfaire les promoteurs plutôt que le bien-être de la population et la conservation d’une architecture unique, pour partie classée au patrimoine mondial de Unesco : sauvetage in extremis de la belle « Maison du marin » place Charles-Gruet, que la mairie envisageait de raser pour y construire un…parking ; Auditorium de Bordeaux, verrue longiligne au milieu des immeubles haussmanniens du cours Georges Clemenceau ; abattage de dix-sept marronniers prévu place Gambetta, alors que la ville manque cruellement d’espaces verts. Liste non exhaustive.

 

Il est néanmoins légitime qu’une mairie accorde des permis de construire. Ah, le sacro-saint objectif municipal de compter un million d’habitants en 2030, ce qui renforcerait au passage le poids politique de Bordeaux (plus d’habitants signifiant plus d’électeurs) ! Laquelle voit des villes voisines au sein de Bordeaux Métropole comme Mérignac ou Pessac grandir dangereusement et lui faire de l’ombre. Toutefois, l’urbanisation ne doit pas se faire au détriment d’une certaine harmonie architecturale. Il existe d’autres moyens de construire sans défigurer ni se ruiner : par exemple des maisons fabriquées à partir de containers ou de bois (la forêt des Landes étant proche), plutôt que l’éternel bétonnage impersonnel et vieillissant aussi bien que Brigitte Bardot. Il est également avéré que le divorce entre les architectes locaux ne manquant pas de bonnes idées et la municipalité est consommé depuis longtemps.

 

Tout cela est bien joli (ou moche, au choix), mais la mairie oublie un léger détail : les hôpitaux Bordelais sont déjà saturés, personnel et infrastructures manquent cruellement. Comment comptent-ils gérer l’arrivée de nouveaux habitants sans lits d’hôpitaux supplémentaires ?

 

 

Une équipe municipale déconnectée des réalités quotidiennes

Outre des permis de construire accordés de façon erratique et souvent synonymes de monstruosités, les élus Bordelais paraissent totalement déconnectés des préoccupations quotidiennes de leurs concitoyens.

 

Ainsi, la gestion des transports et de la circulation relève de l’amateurisme. Bordeaux peut se targuer d’être sans doute la seule ville d’envergure du globe à ne pas avoir encore relié son centre-ville à son aéroport grâce à un moyen de transport en commun digne de ce nom (le tramway, donc). Sans doute pour ne pas froisser le lobby des taxis. Aéroport fort mal géré, soit dit en passant.

 

Et cette curieuse décision d’implanter une salle de concert à Floirac, dotée d’un parking trop petit et uniquement desservie en autobus ? Pas de panique, un futur pont est en passe de relier les deux rives et améliorera le trafic. Las ! Suite à un différent technique entre le constructeur Fayat et la municipalité, le chantier pourrait être retardé de trois ans : IVG (Interruption Volontaire sur la Garonne) pour le pont Simone Veil… En attendant, les bouchons s’accumulent à Bègles, faisant perdre aux automobilistes leur sang-froid, sans que cela ne semble émouvoir outre mesure l’équipe municipale.

 

Dans le centre-ville, les cyclistes (incivils, dangereux, se croyant souvent seuls au monde) ont le droit d’emprunter des rues dans le sens inverse de la circulation automobile, fluidifiant grandement la trafic…

 

Les chantiers dans les rues éventrées sont légion. Nonobstant leur nécessité, pour quelles obscures raisons durent-ils si longtemps ? Manque d’argent ? De personnel ? Rue Bouquière, suite à l’implantation d’une station de Blue Cars, le trottoir n’est toujours pas terminé. Rue du Loup, il a fallu attendre une éternité pour que les travaux prennent fin. Et la rénovation interminable du marché Victor Hugo ? Et la rue du Pas-Saint-Georges, avec ses ouvriers à la présence sporadique pour faire avancer des travaux gênant considérablement piétons et circulation automobile ? Sans doute moins essentiels que l’acquisition de la soucoupe volante -onéreuse- des Bassins à flot.

 

L’estocade finale ? La délégation de la gestion du stationnement à la société privée Urbis Park depuis janvier 2018 et l’extension des emplacements payants dans certains quartiers, pourtant relativement éloignés du centre-ville.

Les nouveaux tarifs de stationnement pratiqués constituent un racket qui ne se nomme pas. Les zélés agents à gilets indigos sillonnent la ville sans relâche et vous alignent derechef si vous avez le malheur de dépasser de quelques minutes votre durée de stationnement, là où il existait une petite tolérance auparavant. Le phénomène est autant économique que social : certains ne se rendent plus dans le centre-ville, notamment professionnels et artisans, fatigués de ne pas pouvoir se garer ou de dépenser des sommes folles à cet effet.

 

 

Après Juppé, le déluge ?

Alain Juppé, roi sans divertissement. Après sa défaite aux primaires des Républicains pour l’investiture aux dernières élections présidentielles, « Péju » n’a pas voulu devenir candidat par substitution, lorsque François Fillon s’est retrouvé dans l’œil du cyclone judiciaire et médiatique… Voilà ce qui s’appelle manquer son rendez-vous avec son destin. Espérons que « Le meilleur d’entre nous » ne nourrira pas d’amertume tardive. Bordeaux n’est pas la France. Juppé a-t-il encore la tête et l’envie au palais Rohan ? Par ailleurs, Virginie Calmels, dans son brûlot J’assume, a jugé l’équipe entourant le maire incompétente et gangrenée par les rivalités. Quoi qu’il en soit, la municipalité de Bordeaux donne le sentiment d’un entre-soi privilégiant les puissants de la cité davantage que ses habitants ordinaires . Quid d’une vision claire pour la ville ? Pour son urbanisme ? « Un million d’habitants, on vous dit ! ». Mais encore ?

Alain Juppé a d’abord annoncé qu’il effectuerait un mandat supplémentaire et se présenterait donc aux élections municipales de 2020. Dans son esprit, la logique était simple : « Je voulais que Virginie Calmels me succède. Mais elle m’a trahi pour Fillon, puis pour ce sombre imbécile de Wauquiez quand Fillon a perdu la présidentielle. Wauquiez l’ayant récemment débarquée, Vivi se retrouve sans rien. Je ne vais quand même pas filer les clés du camion à une telle traîtresse qui, à force de retourner sa veste, devrait songer à se reconvertir dans le prêt-à-porter plutôt qu’à faire de la politique ! Donc je me représente. Et toc ! »

Mais depuis, il semble tergiverser. Ne serait-ce pas le mandat de trop ? Contrairement aux élections précédentes, la lune de miel entre Bordelais et Juppé est cette fois plus voilée. Notamment en raison des problèmes de travaux, de circulation et de la hausse des impôts locaux.

Face à Juppé, le socialiste Matthieu Rouveyre pourrait représenter un obstacle un peu plus coriace que Vincent Feltesse en 2014. Hormis la coupe de cheveux, Rouveyre ne partage pas grand chose avec Juppé, et les sujets de friction entre les deux élus sont courants. Sans compter l’apparition possible d’un(e) autre candidat(e) de droite ou du centre, qui pourrait siphonner l’électorat naturel de Juppé.

 

Quoi qu’il advienne, espérons qu’à l’avenir l’urbanisme à Bordeaux fera l’objet d’une gestion plus avisée.