Dennis Rodman, chantre du vice business

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Lunettes noires et casquette vissée sur la tête, Dennis Rodman est revenu de son deuxième voyage en Corée du Nord, en qualité d’«ambassadeur du basket ». Il a rendu visite à son nouvel ami, le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un, grand amateur de basketball, admirateur de Rodman et de son équipe des Chicago Bulls des années 90. Dennis nous apprend que le dictateur local est l’heureux père d’une fillette et qu’il a passé un sympathique séjour en bord de mer dans la maison cossue de la famille du dirigeant, quand le reste de la population nord-coréenne ne vit pas à proprement parler dans l’opulence. Mais qu’il n’a rien pu faire pour la libération du prisonnier américain Kenneth Bae. La guigne pour ceux qui le voyaient déjà en futur Prix Nobel de la paix en cas de dénouement heureux de cet épineux problème diplomatique. Bref, Rodman a beau être l’idole du jeune dirigeant nord-coréen, la raison d’Etat prime toujours en Corée du Nord.

 

 

Qui est réellement Dennis Rodman ? Un ancien basketeur américain aussi tatoué qu’un mur de graffitis, arborant fièrement ses piercings comme d’autres leurs décorations, les cheveux plus colorés qu’un ciel d’aurore boréale, vêtu de tenues à faire faire des saltos à Coco Chanel ou Yves Saint Laurent dans leurs tombes.

Mais pas n’importe quel basketeur. Jadis élu meilleur défenseur NBA (en 1990 et 1991) et meilleur rebondeur de la NBA de 1992 à 1998 (1), Rodman n’avait pas pour autant le physique de l’emploi : mesurant 1,98m mais jouant au poste d’ailier fort, il devait donc ferrailler contre des joueurs nettement plus grands et massifs que lui. Néanmoins, il prenait toujours le meilleur sur ces titans au rebond, grâce à une détente stratosphérique (d’où son surnom de « The Worm », « le ver de terre » en anglais), mais surtout un esprit de winner associé à une âme de guerrier. Terreur des parquets, il ne scorait qu’en cas d’extrême nécessité sans pour autant être manchot à cet exercice. Ce basketeur hors normes redonna des lettres de noblesse à la défense et au jeu collectif, à l’époque où beaucoup de solistes ne pensaient briller qu’en scorant jusqu’à plus soif, parfois au détriment de la victoire de leur équipe.

 

Auréolé de cinq titres de champion NBA avec les Detroit Pistons puis avec les Chicago Bulls entre 1989 et 1998, son attitude de « bad boy » lui valut néanmoins moult désagréments pendant et après sa carrière professionnelle : Arrêté par la police qui dut se rendre maintes fois à son domicile pour ajourner les petites fêtes qu’il y donnait et réveillant tout un quartier (80 fois en huit ans quand il résidait à Los Angeles) (2), joueur de poker invétéré n’hésitant pas à faire de furtives virées à Las Vegas entre deux matchs des Bulls pour y perdre souvent des fortunes, fêtard infatigable, homme à femmes aux trois divorces coûteux.

Le gendre idéal.

 

Un style de vie agité qui dérange. Ainsi, la NBA prit un malin plaisir à le placardiser dès lors que le All-Star Game annuel pointait le bout de son nez. Le concept ? Les meilleurs joueurs des équipes NBA de l’Est des Etats-Unis affrontent leurs homologues de l’Ouest, au cours d’un match d’exhibition qui a lieu en milieu de saison. Réunion du gotha, où il est tentant pour un basketeur de participer et de briller, l’événement étant mondialement suivi, sauf par beaucoup de Nord-Coréens et autres hurluberlus ne possédant pas un bouquet de chaînes de télévision digne de ce nom. Réputé quasiment ingérable et séchant les entraînements comme d’autres les jambons, il va sans dire que bon nombre d’entraîneurs n’étaient pas forcément enclins à enrôler Rodman pour prendre part à ce sympathique raout basketbalistique. « Demolition man » n’y fut convié que deux fois en quatorze ans de carrière professionnelle dans la NBA.

Pas plus qu’il ne fut retenu pour représenter les Etats-Unis aux Jeux olympiques ou aux Championnats du monde. Ce qui constitue une injustice au regard du palmarès XXL de celui qui est considéré comme le meilleur rebondeur de tous les temps. Paradoxe piquant : en février 2013, Rodman siégeant aux cotés de Kim Jong-un, arborait une casquette noire « USA Basketball », organisation représentant le basketball américain à l’échelon international. Revanche ?

Enfant abandonné par son père, il le fut aussi dans un certain sens par son pays.

 

Enfin, si beaucoup de ses anciens coéquipiers (notamment l’inégalable Michael Jordan) louaient son impact indéniable sur le jeu et la victoire, il n’en reste pas moins qu’il ne noua que peu d’amitiés connues parmi ses petits camarades basketeurs. Certainement en raison de son caractère excentrique et taiseux. Après sa période dorée aux Bulls et malgré un âge avancé selon les standards du sport de haut niveau, son niveau de jeu ne fléchissait pas pour autant. Mais ses écarts de conduite ne lui permirent pas d’exister aux Los Angeles Lakers ni aux Dallas Mavericks, équipes d’où il fut successivement et rapidement congédié. Rodman quitta donc la NBA en l’an 2000.

Le John McEnroe du basket.

 

Comme beaucoup d’anciens basketeurs NBA, il se retrouva ruiné en deux temps trois mouvements.

Pour se renflouer, il s’essaya donc au catch et fit quelques apparitions dans des films ou des émissions de téléréalité lénifiantes.

Ruiné et incapable de travailler car désormais alcoolique et gravement malade dixit son avocate, sa descente aux Enfers se situe aux Antipodes de la réussite et du storyteling américain que les Etats-Unis aiment à renvoyer, à grands renforts de drapeaux étoilés flottant au vent, sur fond sonore de tambours et trompettes magnifiant une nouvelle aube conquérante.

Lorsque Rodman jouait encore, le journaliste sportif George Eddy avait professé dans les colonnes de Mondial Basket: « Un jour Rodman retournera dans la rue ».

Dennis Rodman, c’est la face sombre des Etats-Unis, impulsive, imprévisible et infédérée.

 

Dennis la malice semblait donc au bord du gouffre. Jusqu’à ce que… Jusqu’à ce que Rodman tente de réaliser dans sa vie sa spécialité sur les parquets de basket : le rebond. Rien de plus simple : J’ai été un mauvais père (3), je suis plus alcoolique qu’Ernest Hemingway et je flambe autant au poker que Londres pendant le Blitz. Je suis de surcroît citoyen d’un pays dont le pire ennemi est la Corée du Nord, lequel parle de nous envoyer des missiles nucléaires en pleine poire.

Autant convertir mes vices en avantages lucratifs !

 

Place au « vice business ».

 

Acte 1er : « J’ai été un mauvais père » : En janvier dernier Rodman co-écrit un livre… pour enfants. Dans « Dennis, le taureau sauvage», il est question d’un petit taureau abandonné, différent des autres taureaux, mais qui finit par se faire accepter auprès d’eux. Ou comment enseigner la tolérance aux enfants (4)… Où diable les auteurs ont-ils déniché ce puissant scénario ? Mystère.

 

Acte 2 : « Je suis citoyen d’un pays dont le pire ennemi est la Corée du Nord, lequel parle de nous envoyer des missiles nucléaires en pleine poire ». Puisqu’on parlait jeunesse dans l’acte 1er, autant répondre à l’invitation de ce grand enfant de Kim Jong-un, lequel vénérait Rodman du temps où les Chicago Bulls étrillaient leurs malheureux adversaires. D’abord en février, puis en septembre 2013, Rodman devient l’un des premiers américains en visite officielle à Pyongyang depuis belle lurette. Revenu chez l’Oncle Sam, il annonce l’organisation de deux matchs de basket d’exhibition en janvier 2014 entre une équipe d’américains face à une autre de nord-coréens ! (5 et 6).

Pour Barack Obama, c’est la douche froide. Le dirigeant nord-coréen remporte en effet une victoire politique et médiatique symbolique contre lui. D’abord à propos de l’affaire Kenneth Bae, Rodman traite le Président américain et Hillary Clinton (pourtant retraitée) de «trous du culs » devant agir à sa place, ce qui fait un peu désordre. Alors que les relations entre Washington et Pyongyang sont aussi glaciales qu’un hiver dans le Colorado, Kim Jong-un reçoit en grande pompe une délégation sportive américaine prestigieuse emmenée par Rodman (trois joueurs des mythiques Harlem Globetrotters étaient également présents lors du voyage en février dernier). Il pique d’autant plus au vif le Président américain qu’Obama est un grand amateur de basket en général et des Bulls de Jordan et Rodman en particulier, lui qui les vit jouer en chair et en os à Chicago, capitale de l’Etat de l’Illinois dont il était sénateur. Cerise sur le gâteau, les prochains matchs programmés en Corée du Nord débuteront le 8 janvier 2014, jour de l’anniversaire de Kim Jong-un…

 

Acte 3 : « je flambe autant au poker que Londres pendant le Blitz ». Puisqu’on évoque des futurs matchs de janvier 2014, qui va les financer pour partie ? Le sponsor de Rodman, qui n’est autre que Paddy Power, site Irlandais de paris, loteries et casino interactifs ! (7). Montant du contrat de sponsoring entre cette société et Rodman ? Mystère.

 

Acte 4 : « je suis plus alcoolique qu’Ernest Hemingway ». Autant lancer une vodka à ma gloire ! Vive la « Bad Boy Vodka » !

 

Depuis que P. Diddy est devenu ambassadeur de la vodka Cîroc, les ventes de cette dernière ont explosé et le rappeur a ainsi amassé une fortune. Une telle réussite doit donner des idées au Sieur Rodman. Sans compter que si rappeurs et autres stars du showbiz sont sollicités pour promouvoir diverses marques d’alcool, l’association de sportifs ou anciens sportifs avec de telles marques est encore relativement embryonnaire. Pour Rodman, il y a donc une part de marché potentielle à prendre. Mais il devrait se hâter : l’ancien basketteur Shaquille O’Neal lance lui aussi sa marque de vodka au goût de noix de coco.

 

Toutefois, l’ambassadeur Rodman ne sera peut-être pas suffisant pour doper les ventes. La Bad Boy Vodka est-elle un alcool réellement qualitatif ou un énième produit marketing évanescent ? P.Diddy promeut une vodka de qualité (fabriquée en France d’ailleurs, tout comme la vodka Grey Goose, cocorico). Le site Internet de la Bad Boy Vodka nous apprend qu’elle « contient des aphrodisiaques pour que la fête puisse vraiment commencer (…) qu’elle est conçue à l’image de Dennis, qui est la parfaite image de la nuit sauvage et d’une fête grandiose ! » (8) Pas certain que ça suffise à commander des caisses d’une vodka qui en fait aussi.

 

 

De persona non grata, Rodman est donc devenu persona non gratos. Activités ludiques mais rémunérées qui pourraient devenir un palliatif efficace à ses besoins pressants d’argent. Souhaitons lui donc bonne chance.

A l’inverse, si ses créanciers devenaient trop tatillons, Dennis pourra toujours se réfugier chez son ami Kim Jong-un en Corée du Nord, où les agents du fisc américain ne sont pas a priori les bienvenus.

 

 

 

(1) http://www.hoophall.com/hall-of-famers/tag/dennis-rodman

 

 

(2) http://articles.latimes.com/2012/mar/28/local/la-me-0328-dennis-rodman-20120328

 

(3) http://www.youtube.com/watch?v=uwbI15Ucl8s

 

(4) http://basket-infos.com/2013/02/01/le-livre-pour-enfants-de-dennis-rodman-est-sorti/

 

 

(5) http://www.basketusa.com/news/181960/dennis-rodman-ne-sera-finalement-pas-le-coach-de-la-coree-du-nord/

 

(6) http://www.lefigaro.fr/autres-sports/2013/09/10/02021-20130910ARTSPO00614-rodman-entrainera-la-coree-du-nord.php

 

(7) http://www.boursorama.com/bourse/profil/profil.phtml?symbole=1uPAP.L

 

(8) http://badboyvodka.com/Home.html